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esprit de résistance
NIPPONARIUM

Le livre
Conte éblouissant d’un jeune Français égaré dans un Japon décomposé.
De l’errance fiévreuse en rencontres amoureuses telluriques, il croise la route d’autres destins fracassés avec lesquels une micro humanité tendre et intense va se former pour tenter de se libérer et de s’embarquer vers une destination inconnue.
Magnifique et bouleversant.
112 pages, 125 x 190 mm
Roman
Époque: XXIe siècle
ISBN: 982959380709
Del Deghati

De formation pluriartistique, Antoine Daguery travaille pour des publications en photographie, écriture et graphisme, principalement dans le domaine social et les Organisations Non Gouvernementales. En une vingtaine d’années, il a poursuivi ses activités dans une cinquantaine de pays, généralement sur la terre ferme, parfois sur les flots bleus. Depuis qu’il a découvert le Japon, Yokohama et Nagasaki, il y est toujours revenu.
L'auteur
Extrait
Contexte: Ultime éclat et mort du vieux benshi, veuf à trente ans et ermite depuis. Le visage d’Anatahan, jusqu’alors masqué, apparait.
"(...)Nous récupérons Anatahan à la sortie du snack et nous allons chez les Ashkénazes avec le film. Je ne veux pas qu’on le projette entièrement, j’aurais l’impression de commettre un sacrilège en l’absence du benshi, mais il faut quand même essayer, enclencher le début, voir si ça marche. Deux miséreux amènent le matériel. Gog déplie l’écran, allume le projecteur, cale le film, éteint la lumière. L’image tremblotante montre une jeune femme en kimono dans un jardin, un éventail à la main. Elle fait quelques mouvements cérémoniels, puis elle éclate de rire et s’avance face à la caméra en faisant signe d’arrêter. Magog arrête de projecteur. Silence. Anatahan regarde fixement l’écran vide. Nous avons l’impression d’avoir amorcé un rituel sacré sans en avoir le droit. Maintenant qu’il a commencé à revivre, il est impossible de laisser ce film refroidir dans sa boîte. Nous décidons d’aller retrouver le benshi séance tenante ! Et nous voilà parti dans une vieille camionnette, Gog, Magog, les deux miséreux, le projecteur, l’écran, le film, Yoshi, Anatahan et moi. Les deux frères conduisent ensemble, en quelque sorte, force éclats de voix et gestes sauvages, de sorte que l’on ne sait plus très bien qui tient le volant et qui fait le copilote, si c’est toutefois bien de cela qu’il s’agit. Cette conduite bicéphale les ayant maintenus en vie pendant des décennies, nous décidons de ne pas trop nous inquiéter. Anatahan est silencieuse, dans ses pensées, loin. Après avoir doublé un multicentenaire arrimé au volant d’une limousine, le visage si près du pare-brise qu’il semblait fondu avec les verres de ses lunettes, Gog et Magog, rois du bitume, cessent de se chamailler pour chanter en chœur, portés par l’ivresse de la vitesse, un chant kleizmer effréné. Les deux miséreux répondent avec une chanson à boire japonaise, j’enchaîne par un chant de marin et nous arrivons une heure plus tard, presque aphones, à la forêt des suicidés.
Après une longue marche nous apercevons la grotte du benshi. Il n’est pas seul. Une dizaine de personnes sont là, autour de lui, les visages éclairés par la lumière des flammes et les dernières lueurs du jour. Un jeune homme, médecin, nous explique que le benshi est au plus mal, qu’il peut mourir dans la nuit, qu’il ne veut pas bouger de là. Les autres, des hommes et des femmes, sont silencieux, recueillis. Le benshi est allongé, recouvert par d’épaisses couvertures, les yeux ouverts. Quand il nous voit, quand il voit Gog et Magog, quand il voit le projecteur et le film, un immense sourire illumine son visage.
– Merci, nous dit-t-il.
Il s’assied pendant que nous installons le matériel. Gog et Magog entourent le vieil acteur dans la nuit qui tombe. Le feu meurt doucement. Les dernières braises vacillent dans le noir. Les premières images du film apparaissent. Une jeune femme en kimono accomplit des gestes ritualisés avec un éventail, elle rit et s’approche de la caméra. Un train à vapeur passe au bout d’un champ. Des militaires marchent sur une route.
À nouveau, la jeune fille dans le jardin. Elle avance à petits pas en regardant la caméra avec un air très tendre. Salle de cinéma. On voit les têtes des spectateurs, l’écran et une silhouette qui se détache sur le côté, celle du benshi dans sa jeunesse. Le film commence. Titre : « l’Esclave de l’amour ». La jeune fille des premiers plans joue dans le film. Son kimono est usé, elle tient à peine debout, elle a faim. Sa mère est malade, elle est allongée dans un coin du baraquement. Elle parle ! Elle parle ! La voix éraillée d’une vieille femme retentit dans la nuit. Sa fille lui répond, puis celle du méchant souteneur, et celle de l’étranger qui voulait l’emmener loin du Japon. Le vieux benshi s’était redressé. Sa voix donnait vie à chaque personnage. Il savait chacune de leurs paroles, chacune de leurs intonations, chacun de leurs sentiments. Il était le film. La jeune fille ne peut pas partir avec l’étranger car elle doit rester auprès de sa mère. L’étranger part. La mère meurt. Après l’enterrement de sa mère, la jeune fille se jette dans un lac pour échapper au souteneur. Quand l’étranger revient, il apprend la mort de sa bien-aimée. Le dernier plan le montre sur une barque, au milieu du lac, jetant des pétales dans l’eau coupable.
À la fin du film, le benshi est retombé sur sa couche, comme une marionnette aux fils cassés. Il était lumineux, rajeuni, apaisé. Son art avait éclaté devant nous en un bouquet ultime. Il allait mourir et avec lui disparaîtrait le dernier benshi. C’était tellement beau et tellement triste à la fois que nous n’avons pas vu Anatahan s’éloigner. Elle sanglotait comme une enfant. Les larmes coulaient sur son masque, qui glissait sur son visage. Elle l’a enlevé complètement, l’a arraché dans la nuit sans lumière. Le benshi la regardait intensément. Il lui a dit d’une voix très douce :
– Viens.
Elle s’est retournée, s’est approchée. Son visage est apparu dans les lueurs des lampes à pétrole. C’était celui de l’héroïne du film. Le benshi, lui, savait cela depuis toujours, je crois, il l’attendait depuis toujours, il savait qu’elle viendrait. Anatahan s’est agenouillée près de lui. Il pleurait silencieusement, d’une reconnaissance éperdue, de l’apaisement de toute une vie. Ses larmes coulaient le long de ses rides, se noyaient dans son sourire. Elle a essuyé le front, les yeux et le visage du vieil homme avec son foulard. Ils sont restés ainsi, ensemble. Nous étions autour, silencieux, recueillis. Nous écoutions la respiration du vieil homme. Vers le milieu de la nuit, une faible mélodie sans parole, comme la trace d’une berceuse ancienne s’est élevée de la gorge du benshi, puis s’est arrêtée. Il a vu le vague de la nuit, dehors, et son visage s’est crispé, comme pris de panique. Il a serré les mains de la jeune femme dans les siennes, l’a regardée longuement et il a fermé les yeux. Sa poitrine s’est soulevée une dernière fois et il s’est éteint en souriant.
Nous l’avons veillé à la lueur des flammes. Il faisait encore nuit quand je me suis éloigné avec Anatahan. Nous nous sommes embrassés doucement et nous avons dormi sous un grand pin, enlacés, jusqu’à ce que la rosée nous réveille. Des rayons de soleil transperçaient les feuillages. Je voyais son joli visage à la lumière du jour pour la première fois. Je ne cessais de la regarder, de la caresser ; nous ne pouvions plus nous démêler. Nous sommes retournés voir le benshi et les autres. Une ambulance avait été appelée. Nous avons suivi les infirmiers qui emportaient le corps. Nous sommes revenus à Yokohama en fin d’après-midi. Anatahan m’a demandé de l’accompagner chez elle. Elle a appelé son travail pour avertir qu’elle ne viendrait plus. Nous avons pris une douche, nous avons mangé un morceau et nous nous sommes endormis comme ça, enlacés, emmêlés. Elle dormait encore quand je me suis réveillé. C’était le milieu de la nuit, ces heures immobiles, silencieuses. La lumière d’un réverbère éclairait faiblement la pièce. Je me suis assis au bord du tatami, je l’ai observée, je l’ai écoutée respirer. Elle dormait calmement, sur le dos. Elle avait repoussé le drap de sa main gauche, découvrant la moitié de son corps. Sa poitrine se soulevait doucement au rythme de sa respiration. Ses doigts fins, son poignet plié, son avant-bras offert, le renflement ses seins sous le drap, son joli nombril à peine révélé, la courbe de ses hanches, sa peau satinée, sa gorge délicate, l’ovale de son visage, ses grands yeux, ses lèvres pleines, quelques mèches de cheveux en bataille sur sa joue... Tandis que je l’observais, elle a frissonné. Je l’ai bordée. (...)"